La fable du manque « d'expertise locale » ou l'art de cultiver la dépendance
- La Plume Acerbe
- 16 mars
- 8 min de lecture
Le métro du mépris : Chroniques d'une ville à deux vitesses
23 mai 2023. Sofitel Hôtel Ivoire. Salle de réunion Kente, climatisée à 19 degrés.
Une dizaine d'hommes en costumes italiens s'extasient devant un PowerPoint.
Au fond de la salle, le Dr. Koné, docteur en génie civil, observe en silence. Quinze ans d'expérience, mais aujourd'hui, son rôle se limite à hocher la tête tandis que de jeunes consultants français lui expliquent comment construire dans sa propre ville.
Une scène banale, tragiquement familière.
Dans les salons où se dessine l'avenir d'Abidjan, l'expertise semble avoir une couleur : celle du passé colonial.
Sur l'écran, les slides défilent :
« Transfert de compétences »
« Formation des équipes locales »
« Accompagnement technique »
Des termes choisis pour masquer la réalité : une expertise africaine déclassée, invisibilisée, comme si la compétence technique ne pouvait naître qu'en Europe.
À chaque projet, la même histoire : l'Afrique a besoin d'être « guidée » et « formée ». Une douce violence sémantique qui transforme nos ingénieurs en éternels apprentis.
Pendant que Koné observe, un consultant de 28 ans explique, avec l'assurance de l'ignorance, les spécificités du sol abidjanais. Le même sol que Koné étudie depuis deux décennies.
L'ironie est suffocante, mais le silence est de rigueur.
Dans ce théâtre, les rôles sont distribués d'avance.
Le pire n'est pas l'arrogance des uns, mais la résignation des autres. Comme si nous avions intériorisé cette fable de l'incompétence africaine.
Moins on fait confiance à l'expertise locale, moins elle se développe ; moins elle se développe, plus on justifie le recours à l'expertise étrangère.
Mais d'où vient cette fable ?
Pourquoi perdure-t-elle malgré la présence évidente de talents compétents, malgré les preuves répétées d'une capacité à innover ?
La réponse n'est pas aussi simple qu'une histoire de complexes hérités de la colonisation. Non, elle réside dans des réalités profondes, enracinées, et souvent inconfortables, qui mêlent corruption, manque de vision politique, et un héritage colonial tenace.
La lenteur des projets : commissions, frais cachés et une culture d'opportunisme systémique.
Nous l’avons déjà évoqué : l'inefficacité structurelle de nombreux projets en Côte d’Ivoire ne peut pas être réduite à un simple manque de compétences techniques. Elle est plutôt le symptôme d’un système qui alourdit volontairement les processus afin de maximiser les gains personnels. Chaque décision, chaque contrat, chaque étape de validation devient une opportunité pour des individus en position de pouvoir de « gagner leur part ». C’est un écosystème qui transforme la moindre action en transaction, et chaque transaction en une perte de temps précieuse.
Imaginez un projet d’infrastructure qui pourrait, en théorie, être achevé en trois ans. Mais en Côte d'Ivoire, ce même projet se transforme en une entreprise de cinq à six ans.
Pourquoi ?
Parce que chaque acteur, des décideurs aux sous-traitants, trouve le moyen de tirer profit du moindre retard, des moindres réajustements, des moindres études complémentaires.
Ainsi, la lenteur devient une mécanique intégrée, alimentant l’idée que rien ne peut être accompli rapidement ni efficacement localement.
Ces pratiques nourrissent une image persistante de l'incompétence africaine : l’idée qu’un projet, une fois confié aux acteurs locaux, est condamné à dépasser le budget et le délai.
Pourtant, il ne s’agit pas d’un défaut de compétence, mais d’un défaut de gouvernance, ancré dans une culture d'opportunisme systémique qui valorise l'enrichissement personnel sur la réussite collective.
L'apartheid des compétences : la dévalorisation systématique des ingénieurs locaux
Vient ensuite l’enjeu de la reconnaissance des compétences locales.
Les ingénieurs formés dans les grandes écoles ivoiriennes se retrouvent constamment relégués à des rôles secondaires, en dépit de leurs qualifications. Dans l’imaginaire collectif, leur diplôme local n’a jamais la même valeur que celui obtenu à Paris, Londres ou New York. Cela crée une situation où un ingénieur qui a étudié à l'École Nationale Supérieure des Travaux Publics d’Abidjan n’est jamais pris aussi au sérieux qu’un autre, pourtant issu de la même promotion, qui aurait eu la chance de faire une courte formation à l'étranger.
Cette hiérarchie des compétences génère une frustration constante.
Cela engendre une perte de motivation et, parfois, une résignation amère. Beaucoup de ces talents finissent par se tourner vers des moyens détournés de « tirer leur épingle du jeu » : que ce soit à travers la recherche de commissions, des contrats parallèles, ou tout simplement en abandonnant toute ambition de participer au changement structurel. L'intelligence et la compétence existent, mais elles sont méthodiquement exclues du processus de décision.
Et même ceux qui ont été formés à l’étranger — qui, normalement, devraient être perçus comme des ressources stratégiques — se heurtent à une réalité brutale à leur retour. Ces ingénieurs, pleins d’espoir, pensant contribuer au développement de leur pays, découvrent que leurs compétences ne suffisent jamais tout à fait. Malgré leurs diplômes et leurs années d'expérience à l'international, ils font face à des salaires bien inférieurs à ce qu'ils percevaient à l’étranger, et à un coût de la vie local qui, paradoxalement, ne leur permet pas de maintenir un niveau de confort équivalent.
Leur retour « glorieux » se transforme en une confrontation brutale avec un système où la compétence ne suffit pas, à moins de connaître les bonnes personnes, de faire les compromis nécessaires et d'accepter de jouer selon les règles des « arrangements informels ».
Ces jeunes talents sont écartelés entre leur désir de faire bouger les lignes et la réalité d’un environnement qui leur demande de s’accommoder, de courber l’échine, voire de participer aux pratiques qu’ils étaient censés changer.
Ainsi, l’idée même de retour devient un piège pour beaucoup d'entre eux, qui finissent par repartir, encore plus désillusionnés, ou par se résigner à une carrière en demi-teinte, loin des grands projets d’envergure.
Les vestiges de la colonisation et de la Françafrique : des chaînes invisibles mais bien réelles
Pourquoi persiste-t-on à douter de la compétence locale ?
Pourquoi ne croit-on pas en ce talent national formé dans les meilleures écoles, qu’elles soient locales ou occidentales ?
La réponse est aussi dans l’histoire : dans les vestiges de la colonisation et l'héritage toxique de la Françafrique.
Ce système, mélange d’influences politiques, de dépendances économiques et de contrôle culturel, a subtilement imposé l’idée que la modernité devait forcément être importée de France, et que les capacités locales ne seraient jamais tout à fait suffisantes.
La notion même de « coopération » était biaisée : il ne s’agissait pas d’une vraie entraide, mais plutôt d’un moyen de maintenir la Côte d'Ivoire dans une position subalterne.
L'idée dominante était — et reste, dans bien des aspects — que les Africains ont besoin d'être « guidés », et que l’Occident est le modèle unique de modernité et de développement. Cela s’est traduit par une perpétuelle recherche de validation extérieure, par la priorité systématique accordée aux experts étrangers, par des choix de projets plus orientés par les intérêts des partenaires internationaux que par ceux de la population locale.
Le franc CFA, arrimé à l’euro, en est un symbole frappant.
Cette monnaie, bien qu’elle ait apporté une stabilité certaine, a également contribué à enfermer la Côte d'Ivoire dans un cadre rigide, limitant sa capacité à adopter des politiques monétaires autonomes qui auraient pu favoriser son développement industriel. L’économie du pays est ainsi restée prisonnière d’un modèle d'exportation de matières premières, où la valeur ajoutée est réalisée ailleurs, laissant les Ivoiriens dépendre de leurs propres ressources exploitées par d’autres.
Le manque de convergence nationale : divisions internes et égoïsme des élites
Mais il serait trop simple de ne blâmer que l’influence extérieure.
Il faut aussi se pencher sur les faiblesses internes qui maintiennent cette dépendance. La division de la société ivoirienne sur des lignes ethniques, politiques et régionales a été exacerbée dès la période coloniale, et n’a jamais été véritablement résorbée.
Chaque projet est scruté à travers le prisme des appartenances et des rivalités, et chaque succès est souvent revendiqué par un groupe spécifique, alimentant les divisions plutôt que de construire une vision nationale partagée.
En parallèle, l’égoïsme des élites politiques et économiques est un autre facteur crucial.
Les ressources nationales, plutôt que d'être canalisées vers un développement inclusif et durable, sont souvent accaparées par une petite fraction de la population, préoccupée par son propre enrichissement. Cet égoïsme structurel rend toute ambition de transformation collective quasiment impossible. Ceux qui parviennent au sommet sont ceux qui ont su naviguer dans ce système de patronage, et non ceux qui sont les plus compétents ou les plus désireux de changer les choses.
Les consultants étrangers et la trahison des compétences locales
Prendre des consultants étrangers pour des projets publics, les payer à prix d’or, les glorifier, c'est aussi, d'une certaine manière, une trahison collective.
C’est affirmer, de manière explicite, que les Ivoiriens ne sont pas à la hauteur.
C’est créer un système où, même à diplôme égal, même à compétence égale, l’expert ivoirien est perçu comme inférieur.
Cela ne crée pas seulement une frustration individuelle, mais cela sape aussi toute ambition nationale de développement autonome. Cela génère une fuite des talents, une hémorragie des compétences qui finit par nuire à la capacité du pays à se transformer lui-même.
Les consultants étrangers viennent, facturent des sommes astronomiques, et repartent, laissant derrière eux des projets qui ne sont ni appropriés par les locaux, ni véritablement compris, et souvent, insuffisamment adaptés aux besoins réels de la population. C’est une boucle infernale où l’on préfère importer des solutions clé-en-main plutôt que de donner les moyens aux compétences locales de construire, d’innover, et de proposer des alternatives.
Le métro d’Abidjan : une illustration de l'égoïsme stratégique
Le métro d’Abidjan est l'exemple frappant de cette dynamique de dépendance orchestrée. Ce projet n'est pas simplement une infrastructure de transport : il est une vitrine de la manière dont l'indépendance est subtilement contrecarrée, laissant les acteurs locaux en marge des décisions clés.
Mais peut-on vraiment blâmer les acteurs externes ?
Pourquoi s’attendrait-on à ce qu’ils agissent dans le sens de l’autonomisation des compétences locales, alors qu’ils auraient tant à perdre ?
Ils sont là pour protéger leurs intérêts nationaux, leurs parts de marché, leurs industries, leurs emplois. Pour eux, la Côte d’Ivoire n'est qu'une opportunité, un marché à conserver. Leur égoïsme stratégique est parfaitement logique et cohérent. Ils ne sont pas là pour faire œuvre de charité, et encore moins pour nous apprendre à être indépendants.
En réalité, il est naturel qu’ils cherchent à maintenir cette dépendance, car elle leur garantit un marché captif. Ce comportement, bien que critiquable, devrait au moins nous inspirer une prise de conscience.
S'ils sont capables de ce pragmatisme pour défendre leurs intérêts, pourquoi ne serions-nous pas capables de développer le nôtre, d’afficher le même égoïsme, cette même volonté de défendre notre autonomie, nos potentiels, notre valeur ajoutée ?
Rompre la fable : un impératif de dignité et de redéfinition du développement
Rompre avec cette dynamique est indispensable si la Côte d'Ivoire veut enfin s’émanciper de cette tutelle invisible.
Cela ne passera pas seulement par des discours patriotiques, mais par des réformes concrètes : valoriser les compétences locales, rendre les salaires compétitifs, créer des opportunités réelles d’apprentissage sur le terrain, et placer les experts nationaux au cœur des processus de décision.
Les ingénieurs, architectes, et urbanistes ivoiriens doivent devenir les bâtisseurs de leur propre avenir, et non les spectateurs d'un développement décidé ailleurs.
Le développement ne doit plus être une façade, une illusion de modernité, mais une réalité inclusive, construite par et pour les Ivoiriens.
Mettre fin à la fable de l’incompétence locale, c’est faire de chaque projet une occasion de renforcer la capacité nationale, de créer de l’emploi, de développer de nouvelles compétences. C’est décider que la modernité n’est pas une marchandise importée, mais un processus collectif qui valorise ce que nous avons, et qui ose croire en notre propre potentiel.
Tout le reste n’est qu’illusion.
À suivre...
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